Petite histoire

de peintre

Les couleurs et les formes
Jacques Attali

Le langage du peintre est composé de matières, de formes et de couleurs. Celui de l’écrivain est fait de mots, de sons et d’idées. Parler des couleurs avec des mots est impossible. Parler des formes avec des phrases est illusoire. Transcrire un art en un autre est peine perdue. La peinture ne raconte pas une histoire; elle communique une sensation; elle ne décrit pas des paysages; elle y fait pénétrer. Si le lecteur d’un livre doit imaginer ce que l’écrivain lui raconte, le spectateur d’un tableau doit voyager dans les fantasmes du peintre.

Pourtant, la frontière entre les deux arts est plus floue qu’il n’y paraît : Certains peintres racontent des histoires; certains écrivains donnent à ressentir des lieux. Tous les artistes aident à aller au-delà de soi-même, à s’ouvrir à d’autres sensations, d’autres visions des choses et des êtres. Tout art est ainsi dépassement.

Noëlle Roudine s’intéresse depuis toujours aux matières, aux couleurs et aux formes; elle a longuement médité sur la forme des corps, l’harmonie des couleurs, l’agencement des matières. Elle a appris à mettre en valeur des silhouettes, à extraire le beau de l’ordinaire, à trouver en chaque situation de quoi de nourrir le rêve, de quoi bâtir une poétique. Dans sa peinture, faite de liberté maîtrisée et d’audace tranquille, elle met cette fantastique connaissance des couleurs, des formes et des matières au service d’un art sophistiqué. Pour faire surgir, sur les supports les plus variés, des paysages inattendus, des femmes improbables, des hommes démesurés, des enfants désarmés.

Rien de ce qui est la vie n’échappe à son regard. Et comme tous les grands artistes, elle n’est jamais là où on l’attend. Aucune de ses œuvres ne répète la précédente. Aucun dessin ne rappelle un autre; et le même lieu, le même corps peuvent donner lieu à mille variations. Parfois c’est la douceur qui l’emporte; parfois c’est la violence. Parfois ce sont les couleurs qui s’imposent; parfois ce sont les formes qui dictent le mouvement. Comme pour nous rappeler que chaque être est infini, chaque paysage multiple. Et que la vie n’est que différence et ambiguïté.

Dans de savants mélanges de matières prosaïques, de pigments inattendus, de gouache, d’aquarelle, de sable, de papier, de carton, de métal et de bois, Noëlle Roudine fait surgir des mondes. D’un trait, elle décale un regard, d’une couleur, elle recrée un soleil, d’une matière, elle réinvente une réalité. Rien ne lui est interdit, parce qu’aucune règle ne lui semble sacrée. Comme un musicien qui reconstruirait sans cesse ses instruments de musique, comme un écrivain qui inventerait sa langue, Noëlle Roudine imagine sans cesse de nouveaux moyens de donner à voir.

Il serait illusoire de lui chercher des filiations, de l’inscrire dans une école. Elle connaît les plus grands, abstraits et figuratifs; elle les a étudiés, ils ont nourri son imaginaire, sans pour autant avoir aliéné sa liberté.

Dans l’oeuvre de Noëlle Roudine, les lignes ne sont jamais où on pourrait les attendre; les rues ouvrent à des vertiges labyrinthiques; les escaliers s’élèvent ailleurs que vers le ciel; les lignes de fuite ne prolongent pas les axes de la perspective; les couleurs ne renvoient à rien de connu. Ses champs annoncent des moissons baroques; ses rivières laissent deviner des forces démesurées; ses femmes, fragiles et démunies, sont aussi généreuses et fécondes.

Sa peinture, heureuse et tragique à la fois, nous donne à imaginer, en une surprise sans cesse renouvelée, l’immensité de la condition humaine et nous rappelle, qu’au-delà de la barbarie, elle mérite d’être sauvée.